Le principe fondamental commun
Dans les deux traditions, yoga et taoïsme, la colonne vertébrale est l’axe du cosmos dans le corps — Sushumna en yoga, l’axe Du Mai/Ren Mai en Qi gong. Mais l’orientation de la circulation du souffle-énergie sur cet axe répond à des objectifs et des cosmologies différents selon les écoles. Ce n’est pas une contradiction, c’est une diversité fonctionnelle intentionnelle.
Côté Yoga / Pranayama
1. L’approche Yogani (AYP) : on monte à l’inspir
Yogani décrit dans son Spinal Breathing Pranayama une visualisation montante à l’inspiration : on trace mentalement un filet de prana du périnée (la base, là où dort Kundalini Shakti) jusqu’au troisième œil (Ajna chakra, le siège de Shiva-conscience), et on descend à l’expiration. L’objectif est de purifier et d’ouvrir le système nerveux à ce qu’il appelle la « conductivité extatique » — un état dynamique complémentaire du silence intérieur cultivé en méditation. Goodreads
La logique est celle du réveil kundalinique progressif et sûr : on aspire Shakti (l’énergie primordiale, féminine, tellurique) vers Shiva (la conscience pure, masculine, céleste). L’union Shakti-Shiva dans la tête = Samadhi. C’est la voie ascendante, la voie du feu intérieur qui monte, de la terre vers le ciel. Elle correspond à la nature du prana apana qui, par le pranayama, est retourné et envoyé vers le haut — c’est précisément la mécanique du bandha (moola, uddiyana) qui participe à ce mouvement.
C’est aussi le sens adopté par Swami Satyananda Saraswati dans sa Kundalini Tantra et dans sa pratique de l’Ajapa-japa avec So’Ham : on inspire sur SO (qui monte) et on expire sur HAM (qui descend), le souffle remontant le long de la colonne.
2. L’approche « descente à l’inspir » : on descend vers le périnée
Elle est présente dans plusieurs traditions :
- La voie de l’enracinement et du retour aux racines (certaines lignées du Hatha Yoga « terrestre », des approches somatiques du pranayama, et dans la respiration diaphragmatique profonde). Ici, l’inspir amène le prana vers le bas, vers le Muladhara, les ischions s’ancrent dans le sol, le périnée se détend et s’ouvre — le mouvement est une descente dans la matière, une densification, un ancrage. L’expiration remonte, libère, élève.
- La logique symbolique : l’inspir comme « réception du Ciel dans la Terre ». Le souffle descend des narines (le Ciel, la conscience) vers le ventre et la base (la Terre, le corps) — la conscience s’incarne. L’expir renvoie l’offrande de la Terre vers le Ciel. C’est une cosmologie d’incarnation plutôt que d’éveil ascendant.
- Van Lysebeth (dans Pranayama, la dynamique du souffle) parle des deux courants : le prana ascendant (udana) et l’apana descendant. Dans certaines pratiques qu’il décrit, la respiration abdominale profonde accompagnée d’une visualisation descendante sert à charger le bas du corps, les Reins, les jambes, le Dan Tian inférieur — c’est une pratique de vitalité brute plutôt que d’éveil.
Résumé de la logique yoga :
| Direction à l’inspir | Objectif | Logique |
|---|---|---|
| Montante (base → tête) | Éveil kundalini, Samadhi | Shakti remonte vers Shiva, le feu monte |
| Descendante (tête → périnée) | Ancrage, vitalité, incarnation | Le Ciel descend dans la Terre, le prana nourrit la base |
Les deux sont valides, les deux sont complémentaires, et certains praticiens avancés les alternent selon la phase de leur sadhana.
Côté Qi Gong : les trois trajectoires de l’orbite microcosmique
En réalité, il existe trois trajets principaux dans la petite circulation céleste : le trajet du Feu, le trajet de l’Eau, et le trajet du Vent Blogger.
1. Le trajet du Feu (Huo Lu) — la petite circulation « classique »
C’est la version la plus enseignée, notamment par Mantak Chia. Le Qi remonte par le Vaisseau Gouverneur (Du Mai, face dorsale, colonne vertébrale), passe par le sommet du crâne, puis descend par le Vaisseau Conception (Ren Mai, face ventrale), dans un cycle continu.
Avec la respiration synchronisée dans la version standard : on inspire en montant par le Du Mai, et on expire en redescendant par le Ren Mai. Zheng Qi
Donc : inspire = monte par le dos, expire = descend par devant.
La logique est alchimique et yang : le feu (yang, sec, lumineux) monte naturellement. On l’accompagne, on l’amplifie. Cette méditation appartient à Li (le Feu) et a le pouvoir d’engendrer le Feu dans le corps. Elle tonifie, réchauffe, active. Elle ouvre les trois passes (coccyx, entre les omoplates, base du crâne). C’est la voie de l’alchimiste interne actif.
2. Le trajet de l’Eau (Shui Lu) — la voie de la moelle
Le trajet de l’Eau emprunte le Chong Mai (Vaisseau d’Assaut), qui pénètre par le sacrum dans la moelle épinière et remonte jusqu’au cerveau pour le nourrir. Plus interne, plus profond, plus yin. Il est principalement destiné à aider le pratiquant dans sa recherche de l’Illumination, stimule l’intuition spirituelle et active les perceptions de l’esprit congénital (Yuan Shen).
Logique : l’eau s’écoule vers le bas naturellement. La faire monter, c’est aller à l’encontre de sa nature — c’est l’effort alchimique. Kan (eau, yin) doit monter pour s’unir à Li (feu, yang) qui descend. C’est le grand principe du Kan-Li : l’échange entre eau et feu pour générer l’immortalité.
3. Le trajet du Vent (Feng Lu) — circulation inversée
Le trajet Vent est une petite circulation strictement inverse à celle du Feu. Certains pratiquants croient que cela peut perturber la circulation naturelle du Qi. Il est réservé aux pratiquants avancés et peu enseigné publiquement.
« inspire par devant et descend, expire par le dos et monte » — feu ou eau ?
Si on inspire en faisant descendre par l’avant (Ren Mai) et on expire en faisant monter par le dos (Du Mai), c’est le trajet inverse du Feu classique — cela correspond à une version du trajet du Vent ou à une variante inversée parfois pratiquée dans certaines écoles taoïstes « refroidissantes ».
La logique fonctionnelle : le Ren Mai est Yin, son mouvement naturel est de faire descendre l’énergie (comme l’eau). Accompagner cela à l’inspir, c’est nourrir le yin, refroidir, calmer l’excès de feu. C’est une pratique apaisante, yin, qui ralentit l’activité mentale et peut ralentir certains processus métaboliques yang — d’où l’association avec la longévité et le ralentissement du vieillissement. On économise le feu plutôt qu’on l’active.
La clé de lecture unificatrice
Il y a, dans les deux traditions, deux logiques archétypales :
La voie du Feu / de l’éveil ascendant : monter à l’inspir. On active, on éveille, on réchauffe, on monte la kundalini ou le feu alchimique. Risques : surchauffe, excès de yang, instabilité si la base n’est pas solide.
La voie de l’Eau / de l’ancrage et de la longévité : descendre à l’inspir (ou inverser). On refroidit, on ancre, on nourrit les racines, on préserve le Jing (essence vitale). Effets : calme profond, longévité, sagesse intérieure, moindre activité.
Le génie des traditions avancées est de savoir lequel utiliser, quand, pour qui. Pour un pratiquant agité, yang, stressé : la voie de l’eau, la descente. Pour un pratiquant engourdi, yin, apathique : la voie du feu, la montée. Et pour le pratiquant qui vise l’éveil complet : alterner et finalement transcender les deux dans un mouvement qui n’a plus de direction, simplement présent.



