La notion de méditer sans intention peut sembler paradoxale.
Si l’on en croit les philosophies de la non-dualité, cette approche est pourtant la clé ultime de la méditation. Examinons ensemble cette idée, en nous basant sur l’expérience directe et personnelle.
Ce qu’il faut retenir
- Selon la philosophie de la non-dualité, méditer sans intention est fondamental.
- L’ego, souvent identifié au « moi », est intrinsèquement lié aux intentions, ce qui rend l’idée de méditation sans intention difficile à appréhender.
- La méditation n’est pas une simple action de l’ego, mais plutôt un état et un processus naturel.
- La conscience, distincte de l’ego, est cruciale pour une méditation authentique.
- L’éveil spirituel implique de transcender l’ego pour pleinement embrasser la conscience unitaire.
- Méditer sans intention signifie simplement « être conscient d’être conscient », sans effort ni objectif.
Les deux aspects de soi
Il semble exister deux facettes distinctes de notre être :
- Le sujet de toute expérience : celui qui est conscient, le témoin de ce qui se manifeste dans le champ de la conscience.
- La personnalité : communément appelée le « moi » ou l’ego, c’est l’aspect auquel nous nous identifions la plupart du temps.
L’intention de l’ego en méditation
Lorsque l’envie nous prend de « méditer un peu », de nous asseoir dans une posture de détente attentive, dans un silence profond (comme le zazen japonais), nous avons une intention. Cette intention émane parfois de l’ego, de ce « moi » qui s’apprête à méditer.
Pour l’ego, méditer sans intention est un non-sens absolu. En effet, toute action de l’ego est motivée par un objectif. Cette intention peut prendre diverses formes :
- Être présent.
- Ouvrir son attention et sa disponibilité à la Présence.
- Éprouver du bien-être.
- Écouter, observer.
L’ego peut même avoir des intentions plus « spiritualisées » :
- « Me » développer, « me » calmer, « me » recentrer.
- Respecter des engagements, maintenir une discipline, construire un parcours de méditant.
Ces dernières sont souvent des fantaisies de l’ego qui « fait de la spiritualité ».
La méditation n’est pas une action de l’ego
Ce « je » qui a une intention est l’ego, le personnage que nous pensons être la plupart du temps. Cet ego ne peut pas méditer, et encore moins méditer sans intention, car la méditation n’est pas un « faire ». La méditation est à la fois un étatet un processus, mais ce n’est pas une action que l’ego peut décider, déclencher ou réaliser. En réalité, celui qui médite n’est pas l’ego, mais l’autre aspect de soi.
Qui médite vraiment ?
Celui qui médite est le processus et l’état que je suis simultanément, la conscience qui se déploie naturellement (sans l’intervention de l’ego) lorsque les conditions sont réunies. Nous pouvons au mieux créer ces conditions propices à ce déploiement, cette émergence, cette révélation, cet éveil spirituel.
Une fois que nous sommes installés dans la posture, dans cette attention vigilante, dans cette non-action, cette disponibilité sans objet, à ce moment précis, « je » n’ai plus vraiment d’intention. L’ego est apaisé, car il est observé par la conscience que je suis.
Cette conscience n’a pas d’intention spécifique, car elle est la totalité, l’unité qui observe la danse de la dualité sans en être affectée, car elle la contient. Tout ce qui est vu est fait de la substance même de ce qui voit : de quoi est faite la conscience d’un objet si ce n’est de conscience ?
Le jeu du « Je » et du « Moi »
Pourtant, cette conscience dit aussi « je » en tant que sujet. Elle ne dit pas « moi » en opposition à un « non-moi », mais elle dit « je » en tant que centralité de l’expérience. Au début, ce « je » peut sembler « nouveau » du point de vue du « moi-l’ego », car l’ego découvre ce « je » qui était jusqu’alors discrètement en retrait.
Il semble nouveau, mais ce « je » est bien en amont et au-delà du « moi », qui n’est que superficiel, éphémère, voire artificiel et factice. Strictement parlant, le « moi » n’a pas d’existence réelle. En revanche, le « je » de « je suis » existe depuis le début, avant même l’apparition d’un quelconque « moi », avant l’émergence d’une identification restrictive. Contrairement aux apparences, le « je » n’est donc pas nouveau, et le « moi » n’est pas ancien.
Néanmoins, les textes traditionnels parlent du « vieil homme » et de « l’homme nouveau » pour désigner ces instances :
- Le vieil homme (dans la Bible, par exemple) est l’ego, le « moi ». Il est appelé ainsi parce qu’il n’est constitué que de mémoire, d’un agrégat de souvenirs déjà « morts ». Il représente l’état de conscience ordinaire auquel nous nous identifions tant que nous ne sommes pas éveillés à la conscience fondamentale. Nous prenons alors les ombres pour la réalité (comme dans le Mythe de la Caverne de Platon).
- L’homme nouveau (ou le « vin nouveau » qu’il ne faut pas mettre dans de « vieilles outres ») est l’Esprit, toujours vivant, toujours neuf, toujours naissant. En d’autres termes, c’est la conscience unitaire qui embrasse la dualité.
L’unité, l’individu et l’ego
En explorant notre intériorité, il semble y avoir trois niveaux de conscience superposés :
- L’unité de la conscience, absolue et impersonnelle. Cette nature fondamentale et commune dit « Je suis », « Je suis Tout ». Au centre de Soi, « je » ressens cette vérité qui s’impose.
- L’individu, un rayon individualisé de cette conscience, une unité différenciée au sein de l’unité indifférenciable. (N’essayez pas de comprendre cela avec votre mental d’ego, ce n’est pas possible. Cependant, ignorer cette étape reviendrait à manquer une clé de transition entre l’unité et la dualité, entre l’absolu et l’ego limité. Cette clé est un esprit individualisé qui ne se confond pas avec l’ego). Cet individu dit aussi « Je suis », « je suis esprit individualisé au sein du Tout indifférencié ». À ce titre, ce « Je » participe des deux conditions : un peu illimité par l’Unité, et un peu limité par l’individualisation. C’est un absolu relatif au sein de l’Absolu absolu.
- L’ego, ce que nous avons appelé la personnalité. Certains psychologues le nomment le « faux self ».
La réalisation de l’instant présent s’inscrit dans le temps
Il faut un certain temps pour réaliser notre vraie nature :
- Après l’avoir aperçue du coin de l’œil, il faut encore l’envisager pleinement.
- Puis, il faut que se dissolvent les mémoires de souffrance enkystées dans le corps.
Ainsi, si certaines expériences spirituelles sont parfois spectaculaires par leur intensité abrupte, il n’en reste pas moins qu’il faut ensuite les digérer, les intégrer, les assimiler. L’expérience de ce processus est progressive et s’inscrit dans la durée.
Quand l’ego est éclairé par l’esprit
Il y a une expérience saisissante lorsque le « moi » est découvert dans son processus d’imposture, et que l’individu intègre peu à peu qu’il n’est pas ce « moi ».
Alors, progressivement, le « moi » est délibérément et consciemment « reconditionné » à force d’être vu et de ne plus être confondu avec l’être véritable. L’ego devient de moins en moins opaque, de plus en plus transparent et aligné avec l’être profond, qui gouverne désormais sa barque.
Dès lors, oui, l’esprit méditera sans intention, tout en laissant éventuellement l’ego se raconter des histoires d’ego à propos de la méditation. Et tandis que l’ego s’agite encore un peu avant de se calmer, comme un animal effrayé s’apaise en présence d’un maître empli d’amour, l’esprit que « je suis » se met à l’écoute de l’écoute, contemple, expérimente ce qui se présente, sans commentaires, sans défense et sans désir, mais en appréciant pleinement l’instant présent, le seul instant qui soit.
Comme le suggère très bien Rupert Spira : nous avons tendance à croire que les objets sont stables et que notre conscience d’eux est fluctuante. En réalité, c’est l’inverse : les objets sont fluctuants, seule la conscience est invariable.
C’est un changement de paradigme complet, dont on peut faire l’expérience simplement en prenant le temps de le réaliser ! À travers les objets dont nous pouvons être conscients, nous ne sommes finalement conscients que de la conscience elle-même, puisque notre seule expérience des objets est la conscience que nous en avons !
Arrêtez-vous un instant pour réaliser cela, ça en vaut la peine. Un petit aperçu qui peut faire basculer votre vie, si vous êtes prêt.
Comment l’esprit s’incarne
Peu à peu, après s’être retiré de l’identification aux objets perçus par la conscience, l’esprit « s’incarne » sans réserve. Il reconnaît qu’il est engagé dans chaque expérience, qu’il est la substance même de chaque expérience.
Au lieu de se désidentifier, il s’engage pleinement. Dans ce cas, vivre c’est méditer sans intention, au-delà du jeu fonctionnel des petits objectifs, des petits désirs résiduels, des petites peurs et aversions qui s’épuisent tranquillement, jour après jour, jusqu’à la pleine conscience.
La liberté émerge progressivement de cet engagement intime avec l’expérience, pleinement acceptée (ou de moins en moins refusée). Vous vous contentez de faire de votre mieux, à chaque instant, sans vous raconter d’histoire, honorant votre vocation inspirée par votre signature énergétique profonde.
Être conscient d’être conscient
On pourrait dire que méditer sans intention consiste à être conscient d’être conscient. Il ne s’agit pas de « vouloir » être conscient de sa conscience, mais de se reposer dans la conscience d’être conscient.
Dans cette « pratique », ou cet état naturel, il n’y a pas de désir de pratiquer ou d’être naturel. Il y a juste le fait (ou le processus) d’être, et d’être conscient d’être, ce qui revient à dire : être conscient d’être conscient. Il s’agit de cesser de se laisser absorber par le contenu des expériences pour diriger l’attention vers ce qui est conscient des expériences.
Être attentif à ce qui perçoit (et non plus seulement à ce qui est perçu), à ce qui est conscient, être attentif à soi en tant que sujet du processus de conscience des choses. Dans ce cas unique, la conscience est à la fois ce qui perçoit et ce qui est perçu !
Je me repose dans l’essence même de ma nature profonde : la conscience. Et rien d’autre. Toute chose perçue ramène à la conscience qui la perçoit, si bien que chaque objet est un panneau indicateur qui pointe vers ce que je suis vraiment, et qui est le point commun de toutes les expériences : la conscience que j’en ai, la conscience que je suis.
Méditer sans intention ? C’est cool !
Cela dure le temps que cela dure, avant qu’une distraction ne nous ramène dans le flot du quotidien. Cela prend la forme que cela prend. Cela atteint la profondeur que cela atteint, mais il n’y a ni contrôle ni intention dans cette manière de méditer sans intention. C’est un grand repos de n’avoir aucune intention, de ne « rien » faire, juste « être », être conscient d’être.
Méditer sans intention, c’est cool, c’est tranquille. Rien à essayer, rien à réussir, pas d’effort, pas de mérite, pas non plus de sentiment de culpabilité sous prétexte qu’on n’aurait pas été à la hauteur ou pas tenu ses engagements.
Une vie profonde et légère à la fois.
Qu’en pensez-vous ? Cette vision de la méditation résonne-t-elle avec votre propre expérience ?



